Martine BEHR


DisponibilitéEn poste au moment de la rédactionSa collectivitéDe deux ans à cinq ansAllemagneAutre

Martine BEHR a 53 ans. Elle vit entre la France et l’Allemagne depuis sa jeunesse, réalisant des études franco-allemandes autour de la coopération transfrontalière. Elle débute sa carrière en Allemagne mais en tant que contractuelle pour une collectivité française. Elle gère ensuite pour de multiples institutions publiques divers projets transfrontaliers jusqu’en 2021. En janvier 2022, tout en habitant en France, elle est recrutée par le Land Baden-Württemberg où elle gère le développement de projets de « mobilités durables et transports publics transfrontaliers ».
Entretien réalisé en Février 2023

Son parcours

Martine BEHR est mosellane. Après un Diplôme d’Etudes Universitaires Générales (DEUG) en Etudes allemandes contemporaines à Strasbourg, elle candidate auprès des Universités de Sarrebruck (D) et de Metz (F) pour intégrer le second cycle d’études franco-allemandes transfrontalières (SCEFAT), qui – pour l’époque – avait valeur de cycle d’études supérieures pilote.

L’année de Licence se déroule à l’Universität des Saarlandes, à Sarrebruck qui n’est qu’à 1h30 de Strasbourg et la maîtrise à METZ. Le cycle complet prépare les étudiants (une vingtaine dont 50% de nationalité allemande, les 50% restants de nationalité française), à une spécialisation aux métiers de la coopération transfrontalière.

Après cette première « expatriation » pour les français, le groupe complet poursuit à la rentrée suivante à l’Université de Metz pour préparer la maîtrise avec option « Système politiques, économiques et culturels des pays de langue allemande » et, à leur tour, les étudiants allemands vivent l’expatriation.

Parfaitement bilingue, spécialiste de la coopération franco-allemande, elle est recrutée pour son premier poste par le Département du Bas-Rhin. Mais elle ne reste pas en France. Martine BEHR est postée à Kehl (en Allemagne, juste de l’autre côté du Rhin, vis-à-vis de Strasbourg) au sein de l’INFOBEST Kehl/Strasbourg. A l’époque, 4 structures INFOBEST sont portées respectivement par les Départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, ainsi que de multiples autres partenaires français (Région Alsace, Etat, communautés d’agglomération et de communes), des partenaires allemands et même les cantons suisses près de la région des trois frontières. Ce sont de petites structures bénéficiant – à l’époque des années 90 – de financements européens et qui ont aujourd’hui encore, 30 ans après leur création, vocation à apporter informations et conseils fiscaux, sociaux, etc…, aux travailleurs frontaliers (qui reviennent chaque soir dans leur pays) ou aux travailleurs migrants / expatriés (qui ne résident plus dans leur pays d’origine).

Martine BEHR reste 7 ans et 11 mois dans cette structure, en cumulant 3 CDD.

Après presque 8 années à INFOBEST, elle souhaite évoluer : « j’avais fait le tour et je souhaitais découvrir d’autres activités » que le décryptage administratif entre droit allemand et droit français. Motivée par les RH de sa collectivité de rattachement, elle passe son concours d’attachée territoriale en 2003 (elle est depuis passée attachée principale). En passant ce concours, Martine BEHR signale sa volonté de rejoindre l’institution départementale, elle qui n’en avait fait partie jusque-là que sur le papier, sans y avoir jamais occupé un bureau puisque mise à disposition de la structure franco-allemande dès le premier jour d’exercice de sa mission.

Dans le cadre d’une réorganisation, elle réussit à obtenir un poste en coopération transfrontalière. Le Président est alors très impliqué et multiplie les coopérations internationales. Il faut du monde pour gérer aussi le développement exponentiel alors des projets transfrontaliers, stimulés par les financements INTERREG. Elle reste 6 ans comme chargée des affaires transfrontalières au sein d’une réelle direction des Relations internationales.

En 2008, dans le cadre d’un financement INTERREG, Martine BEHR participe à la mise en place d’un Bateau-pompe (pompiers) sur le Rhin ; l’EUROPA 1. Ce projet (toujours actif) est mis en œuvre sous la maîtrise d’ouvrage de la Préfecture de Fribourg en Brisgau et le SDIS 67 notamment. Si les services de sécurité civile et de gestion de catastrophes suivent de concert le chantier de construction du bateau, se pose pour eux la question de savoir qui en définitive sera le propriétaire de l’engin une fois sorti du chantier. Démarre ainsi la quête d’un montage juridique. Martine BEHR est mandatée par sa direction générale pour aider à trouver une solution et doit alors assurer la création d’un « groupement local de coopération transfrontalière ». Puis en 2009, suite à son implication dans ce projet, le SDIS 67 lui propose d’intégrer ses rangs pour développer l’action transfrontalière du SDIS 67 via d’autres projets et notamment la création d’un centre de formation flottant – le CRERF – permettant de former les personnels aux interventions en milieu aquatique . Elle y restera 12 années, dans un premier temps comme chargée de projets auprès de la Présidence et de la Direction puis comme chef de service en charge de la communication institutionnelle et de la coopération transfrontalière.

En 2021, Martine BEHR cherche à changer d’horizons avec une forte envie d’intégrer un poste en Allemagne. Elle qui a passé toute sa carrière à travailler avec les Allemands, « passer de l’autre côté » en se mettant au service d’un employeur allemand serait un nouveau challenge pour elle. Au vu de son profil, elle estime d’ailleurs que c’est une corde qui manque à son arc. Elle souhaite retourner en Allemagne mais ne trouve pas de poste en sécurité civile (ce qui lui permettrait d’envisager une mise à disposition). En septembre 2021 elle passe un entretien pour un poste publié par le Land Baden-Württemberg basé à Karlsruhe  (sur financement direct du ministère des Transports basé à Stuttgart). Elle rejoint l’Allemagne, après différentes formalités, en janvier 2022 où elle occupe, depuis, le poste de Chargée de coopération transfrontalière en mobilités durables, transports publics transfrontaliers auprès du Regierungspräsidium Karlsruhe, une administration d’Etat équivalente à une préfecture en France.

Son départ

Quand Martine BEHR envisage de chercher un nouveau poste, en 2021, la pandémie est installée depuis un an et les échanges transfrontaliers sont limités. Chaque territoire est affairé à gérer la crise sanitaire sur son propre territoire, les projets transfrontaliers sont quasiment à l’arrêt et les relations sont au point mort durant les 2 premiers mois, pour ensuite redémarrer difficilement par visioconférence. La coopération ne se fait plus avec le même enthousiasme. « On va à l’essentiel, sans chichi, sans ambition, sans plus pouvoir se projeter ». Dans ce contexte, le SDIS revoit ses ambitions européennes et la nouvelle direction envisage moins de relations avec l’Allemagne. En septembre 2021, quand Martine BEHR passe un entretien pour le Land Baden-Württemberg, de nouvelles perspectives s’ouvrent. « Je ne m’attendais pas vraiment à être retenue, ni à ce que l’affaire soit pliée dès le premier entretien. En une semaine, j’étais recrutée ». Mais elle souhaite faire cela dans les règles et obtient que la partie allemande lui laisse faire ses trois mois de préavis.

Martine BEHR prévient alors sa hiérarchie par un entretien et un courrier de demande de disponibilité pour convenance personnelle. Sa hiérarchie s’étonne qu’elle veuille partir en Allemagne mais finalement, autorise cette mise en disponibilité. Alors qu’elle est titulaire en France, Martine BEHR sort de sa zone de confort acceptant de signer un CDD de 3 ans avec le Land Baden-Württemberg. Elle ne peut faire valoir son statut d’agent titulaire de la fonction publique française en Allemagne et rebascule ainsi sous statut d’agent contractuel comme avant le concours dans les années 90.

Le fonctionnement sur place

Dans les différents postes qu’elle a pu avoir (responsable des relations transfrontalières en France ou chargée de mission en Allemagne) Martine BEHR a toujours travaillé à la compréhension interculturelle franco-allemande. Au Département ou au SDIS, elle appuie ses collègues dans le cadre des projets transfrontaliers : « même si on est à Strasbourg, cela nécessite une activité importante de soutien linguistique mais aussi interculturel et diplomatique : il faut régulièrement expliquer les réactions allemandes et inversement. Aujourd’hui en Allemagne, j’ai souvent longuement expliqué aux Allemands les schémas de pensée des Français, leurs susceptibilités et leur manière de gérer un dossier. »

Pour résumer ce rôle, Martine BEHR nous explique : « J’aide à défaire les nœuds en mettant de l’huile dans les rouages et fait d’ailleurs plus de prévention pour éviter qu’il ne s’en forme…» .

Depuis janvier 2022, en rejoignant le Land Baden-Württemberg, Martine BEHR a changé radicalement d’environnement professionnel. « A plus de 50 ans, le changement d’environnement n’est pas simple. Même en étant bilingue, il faut intégrer de très nombreux acronymes et une organisation territoriale et publique très différente ».

Mais surtout, elle découvre un management très différent : « j’ai énormément apprécié l’entraide et la bienveillance dans le service et dans le management horizontal et très participatif ». Elle découvre en Allemagne un autre rapport à la hiérarchie : « la hiérarchie ne doit pas s’oublier, on ne se tutoie pas facilement » ni dans un sens ni dans un autre, même entre collègues de même rang : ainsi « on ne dit pas Martine mais Mme BEHR quand on s’adresse à moi ». « Il a fallu que je m’habitue au vouvoiement ; cela rappelle un peu nos années 1970 ». Et en même temps, le management est très participatif « on me fait confiance et je suis dans une équipe ».

Les méthodes de travail sont aussi assez différentes : par exemple, pour une réunion fixée à 14h les personnes arrivent souvent à 13h30. Ainsi, la première demi-heure permet de prendre contact, d’échanger des nouvelles et à 14h précises la réunion formelle peut commencer. Et la durée annoncée sera tenue. Cela ne permet toutefois pas toujours de finir certaines réflexions qui devront être reportées. C’est très différent de la France « où les gens arrivent pour 14h et commencent réellement les débats à 14h15 ou 14h30 et débordent de l’ordre du jour pour traiter tous les sujets ». Pour Martine BEHR, il est important de faire tous les efforts possibles pour « se couler dans le moule » mais de temps en temps elle se permet de rappeler que malgré sa pratique de la langue allemande qui peut tendre à faire oublier ses origines, elle est française et que tout ne va pas de soi pour elle. Ses collègues prennent alors le temps de reprendre certains points.

Un autre point qui a interpellé Martine BEHR concerne la conception du management. Au Regierungspräsidium, elle découvre un management totalement dédié à cette fonction : « j’ai une feuille de route sur laquelle je suis autonome et il y a régulièrement un point avec mon manager. On a ce qui est appelé des « jours fixes » (en français dans le texte !) c’est à dire des réunions d’équipe toutes les semaines. Je peux aussi solliciter mon chef autant que nécessaire en dehors de ces « jours fixes » pour des points bilatéraux car c’est un management « pur » : le chef est dédié essentiellement au management , la réactivité est quasi immédiate et les arbitrages tombent souvent en 24h. C’est un grand confort de travail pour les techniciens ». Ainsi, il est disponible notamment pour défendre certaines positions avec Martine BEHR face à d’autres services. Par ailleurs, au quotidien les relations de chef à subordonné se déroulent d’égal à égal. Le terme de subordination ne se ressent pas, et ne trouve aucun usage dans le langage. Les relations de travail sont basées sur l’estime de l’autre.

Lors des entretiens d’évaluation – qui en vérité sont appelés « entretien avec les collaborateurs » (Mitarbeitergespräch) -, il n’y a ni notation, ni objectifs à revoir ensemble. D’ailleurs, ils ne sont pas obligatoires, le collaborateur ayant le choix d’accepter l’entretien ou pas. Le manager observe la manière de servir de son collaborateur, il connaît ses performances en les mesurant au quotidien et n’a pas besoin de s’appuyer sur une grille d’évaluation. L’entretien sert surtout à faire le point sur le ressenti des collaborateurs et l’expression des besoins pour mieux avancer (formations, organisation du travail, matériel ou mobilier, difficultés d’ordre personnel pouvant impacter le travail).

Le respect de l’agent est un autre aspect. Un ordre est donné sans ton directif mais en y mettant beaucoup de formes et en usant de beaucoup de « s’il vous plait », « pourriez-vous », etc. Enfin, la valorisation constante et non jouée de ses collaborateurs fait partie intégrante du style de management ainsi que les petites attentions lors des anniversaires (un moment auquel il est porté une attention particulière dans certains Länder allemands !), des fêtes de fin d’année, et autres événements qui participent beaucoup à créer une atmosphère de travail apaisée et très plaisante.

Sur le plan professionnel « je n’ai jamais été aussi bien » nous confesse Martine BEHR.

Les enjeux personnels

Dans son nouveau poste, depuis janvier 2022 pour le Land Baden-Württemberg, Martine BEHR est en CDD. Son statut est incompréhensible pour la majorité des administrations : « je suis une travailleuse frontalière car j’exerce en Allemagne et je rentre chez moi en France – en théorie – chaque soir comme les salariés du privé. Cependant, dans les faits, non seulement j’exerce mon métier au sein du service public allemand, ce qui est rare, d’autant qu’en France je suis titulaire de la FPT, mais de surcroit – depuis la pandémie et l’introduction du télétravail – je vis et travaille plus de la moitié de la semaine sur le territoire français ce qui, aux yeux de la réglementation européenne, ne correspond plus au statut classique du « travailleur frontalier ». Elle a dû négocier longuement entre les deux systèmes de sécurité sociale afin qu’on lui reconnaisse un statut de « travailleuse mobile » au regard des règles de cotisations sociales et du temps de télétravail. Le sujet est d’ailleurs régulièrement débattu dans les instances de concertation trinationale du Rhin supérieur associant les représentants des gouvernements respectifs, car elle n’est pas un cas isolé.

« Dans cette situation, s’il fallait appliquer la réglementation communautaire, il faudrait que mon employeur cotise en France comme si j’étais une salariée détachée d’Allemagne en France. Au final, mon employeur échappe à cette règle parce qu’il s’agit précisément d’un régime de travail public ». Cela induit de nombreuses contorsions et réflexions, notamment pour les caisses de sécurité sociale et la part prise par l’employeur.

Il en va de même pour le paiement de l’impôt sur les revenus allemands ; le fisc allemand ne peut dispenser les frontaliers français travaillant dans le service public allemand qu’au regard de leur nationalité. « Si j’étais née de parents mixtes franco-allemands et que j’aurais eu la double nationalité, j’aurais été imposable en Allemagne malgré une résidence permanente en France.»

Par ailleurs, les niveaux de salaire étant plus importants en Allemagne, elle a bénéficié d’une réelle évolution salariale par cette mobilité

Par ailleurs, Martine BEHR, 52 ans lorsqu’elle postule, a été surprise que son âge ne soit pas une source de questionnement « contrairement au statut des seniors en France ». Questionnant son futur employeur – avant de poser sa candidature – si le fait d’avoir plus de 50 ans pouvait être un frein à la sélection de sa candidature, ce dernier lui répondit ne pas bien comprendre le sens de sa question.

Et le retour ?

Pour l’instant, Martine BEHR est en disponibilité et la question du retour ne se pose pas.

Basée en Allemagne, elle pourrait être un trait d’union pour sa collectivité d’attache mais « le SDIS ne sera sans doute pas intéressé par mon parcours ». Chaque mois de janvier, son service RH en France, pour valider son évolution de carrière, lui demande de prouver qu’elle travaille bien au cours de cette disponibilité. Sa collectivité de départ applique à la lettre l’arrêté du 19 juin 2019 fixant la liste des pièces justificatives permettant au fonctionnaire exerçant une activité professionnelle en position de disponibilité de conserver ses droits à l’avancement dans la fonction publique territoriale : « Article 4 : Dans l’hypothèse où le fonctionnaire exerce son activité professionnelle à l’étranger, toutes pièces équivalentes à celles requises aux articles 1er, 2 et 3 du présent arrêté doivent, le cas échéant, être accompagnées d’une copie présentée dans une traduction en français établie par un traducteur assermenté. ». Martine BEHR doit donc produire une attestation d’emploi par son employeur allemand et payer une traduction assermentée des documents justificatifs (en un an, contrat de travail et attestation ont coûté jusqu’à présent plus de 300€ pour 5 pages à traduire).

Au départ, cette expatriation « c’était une escapade » nous précise Martine BEHR. « J’étais un peu fatiguée dans mon précédent poste et je voulais me prouver que j’étais encore mobile ». Martine s’est payée une coache au moment du COVID pour rebondir sur un autre secteur. Ce coaching lui a permis cette évolution « aujourd’hui, le retour se fera quant à lui suivant les postes qui se présenteront et les employeurs qui seront intéressés de recruter quelqu’un au parcours atypique pouvant les intéresser ».

Son conseil

Pour Martine BEHR qui a fait toute sa carrière dans la coopération transfrontalière franco-allemande, cette semi-expatriation (elle reste vivre en France) est une grande richesse. Son conseil : « se mettre en situation d’observation pour analyser le mode de fonctionnement et se mettre en retrait ». Pour elle « les Allemands sont à la fois agacés et admiratifs de l’esprit de contradiction des français » et l’arrivée dans une équipe en Allemagne nécessite de « mettre un peu sa culture dans sa poche sans la renier ». Il faut garder son originalité qui est aussi ce pour quoi une Française est recrutée.

Enfin, il faut s’armer de patience côté administratif et « il ne faut pas sous-estimer la paperasse et la chicanerie » qu’il est nécessaire de dépasser, « après ça, on vit une belle aventure et cela en vaut la peine ! »

Entretien réalisé par Yannick Lechevallier

https://www.linkedin.com/in/yannick-lechevallier-23059819/


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