Carline CHEVALLIER


Moins de six moisRevenu.e dans sa collectivitéAutreCanada

À 58 ans, Carline CHEVALLIER, experte en mobilité internationale pour la collectivité martiniquaise Espace Sud, a osé franchir le pas : partir six mois au Québec, dans la MRC de Montmagny, pour une immersion professionnelle et personnelle. Après vingt ans à accompagner les Martiniquais vers l’international, elle a enfin vécu l’expérience elle-même, brisant les préjugés sur l’âge et les freins psychologiques. Entre découvertes culturelles, surprises professionnelles et rencontres enrichissantes, son parcours prouve qu’il n’y a pas de limite pour apprendre et s’épanouir, même après une longue carrière. Son message est clair : « Le principal frein, c’est dans la tête. »

Son parcours

Carline CHEVALLIER a toujours travaillé dans le soutien aux autres dans le cadre d’établissements publics. Elle débute sa carrière dans la Fonction Publique Hospitalière comme infirmière. Elle avait alors des velléités de partir à l’international mais cela ne se concrétise pas. Puis après cinq ans, elle revient en Martinique en 1993 et entre à l’ANPE- Agence Nationale Pour l’Emploi (ancêtre de France Travail) après avoir passé le concours de la Fonction Publique. En 2002, elle crée en Martinique, l’Espace Emploi International Antilles, service public dédié à la mobilité internationale. Elle travaille à accompagner et à promouvoir les Martiniquais dans les mobilités internationales (« à une époque où ils et elles sont peu acceptées dans ces missions internationales »).

En 2014, Jean Michel CABIT, alors directeur des Relations internationales de l’Espace Sud l’approche. Il lui propose de rejoindre la collectivité pour travailler, en réseau, avec tous les acteurs du territoire, pour aider la population qui en a le plus besoin, à avoir une expérience internationale. Pour Carline CHEVALLIER « tout le monde peut faire une mobilité internationale s’il en a envie ».

En dehors de programmes vers l’Europe, l’Afrique et la Caraïbe, la grande majorité des mobilités se déroule vers le Canada (« Les Etats Unis en français pour nous, en Martinique »). Elle propose aux élus de sa collectivité de signer, très tôt, une convention avec l’OFQJ. Nous avons effectué plus de 50 mobilités et une quinzaine de jeunes sont restés au Québec.

Malgré cet engagement, elle n’avait jamais réalisé elle-même une mobilité internationale. « Je faisais des missions courtes ou formation.

C’est sa sœur qui, un jour, lui dit : « Et pourquoi ne partirais-tu pas, toi aussi ? ». Carline CHEVALLIER se demande alors « Est-ce que je vais risquer cela ? » – répondant immédiatement et intérieurement « Mais je risque quoi en fait ? Rien ». Elle en parle à son directeur qui valide immédiatement. Mais alors, Lina Darsoulant est déjà en immersion (voir portrait sur www.ocil-expat.org). La direction générale souhaite attendre son rapport de retour avant de valider un nouveau départ. Son directeur la soutient dans sa demande « tu dois te battre pour cette expérience ».

Finalement, le retour étant positif, la demande de mobilité est acceptée. Carline CHEVALLIER part à Montmagny en janvier 2025 et y restera 6 mois.

Le départ

C’est dans le cadre du Fonds Franco-Québécois de la Coopération Décentralisée que la CA Espace Sud a construit un projet d’échanges avec la MRC de Montmagny (située à 45 minutes de Québec dans la région de Chaudière-Appalaches, la MRC de Montmagny regroupe quatorze municipalités). L’idée est simple : En phase 1 il s’agira d’organiser une mission sur chaque territoire d’agents et d’élus puis en phase 2 de proposer des immersions croisées aux agents de chaque collectivité. Pour éviter toute difficultés statutaires (tant au niveau de la collectivité française que sur les visas de travail au Canada), le principe est que les agents continuent à travailler pour leur collectivité d’attache par télétravail au moins 3 jours par semaine. Ils sont ensuite en immersion, en stage d’observation. Le coût, pris en charge par la collectivité de départ et en partie par le FFQCD, comporte le billet d’avion AR et une prime de 1000 €. L’agent, qui continue à travailler pour sa collectivité et perçoit son salaire, doit prendre en charge son logement et l’ensemble de ses frais de vie sur place.

Lina Darsoulant est partie au Québec à l’été 2024. A son retour, la DGS d’Espace Sud, convaincue par son rapport, de l’intérêt de ces échanges, valide la demande de Carline CHEVALLIER. « A partir de là, tout est allé très vite ». Le service des Ressources humaines a fait de son mieux pour régler les questions administratives. La collectivité québécoise, très heureuse d’accueillir Carline a travaillé les thématiques qui seraient abordées durant le séjour et une convention tripartite entre les deux collectivités et Carline CHEVALLIER a été signée en quelques semaines.

Mais le premier contact avec le Canada est douloureux pour Carline CHEVALLIER. « J’ai passé un très mauvais moment avec les services de l’immigration ». Quand elle part, Trump vient d’être réélu et il y a une tension sur la supposée « porosité » des frontières canadiennes. Les services d’immigration sont particulièrement zélés en ce début d’année 2025. La convention a été signée de manière que le séjour ne nécessite pas de demande d’un visa de travail. Carline CHEVALLIER va subir un contrôle très poussé : elle est interrogée pendant 4 heures à l’arrivée à Montréal (« je vais rater ma correspondance de ce fait »). L’ensemble de ses affaires sont fouillées, son téléphone portable et ordinateur explorés, la logeuse est appelée. « Il fallait prouver que je n’allais pas être embauchée et donc payée par la MRC. La prochaine mission, nous demanderons un courrier officiel à la MRC ». Pour Carline, « ce fut un moment difficile ».

Le fonctionnement sur place

Pour son quotidien, elle continue, en télétravail, son activité pour l’Espace Sud : « j’ai continué mon travail de préparation aux départs comme d’habitude. Certains collègues ne savaient même pas que j’étais au Québec ». Au sein de la MRC « j’ai travaillé avec le service de l’immigration. J’ai pu suivre les formations contre le racisme, sur l’immigration positive. J’ai aussi participé avec l’équipe à des salons destinés aux migrants. La rencontre avec ces personnes m’a fortement marquée ». Pour les Québécois, on se construit dans la diversité. L’accueil est une richesse. « Cela est peu fréquent en Martinique où nous accueillons peu de communautés étrangères» (La Martinique a autour de 2,6 % d’immigrés sur son territoire selon l’INSEE).

Elle est à la fois intriguée et agréablement surprise par les conditions de travail. D’abord elle observe qu’il existe une grande confiance dans la parole des agents : « Il n’y a pas de pointeuse comme en Martinique. Au Québec, les agents déclarent leurs heures de présence en fin de semaine et sont payés en conséquence. » Ensuite, elle est impressionnée par la fluidité du marché du travail. Dans les deux premiers mois, elle a vu 5 collègues quitter la MRC pour un autre job (« 10% de l’effectif »).  « Chez nous quand on intègre la territoriale, on y reste toute sa vie. Au Québec pas de difficultés à changer d’emploi. Ils n’ont pas peur d’aller dans le privé, de se réinventer ailleurs ».

Au plan professionnel, elle admire l’efficacité québécoise : « lors des réunions sur une journée, on reste dans la même salle pour déjeuner. Le prestataire s’organise et nous propose de déjeuner en 45 min. Inutile de changer de salle de perdre du temps ». Autre étonnement « ils respectent les horaires et leur ordre du jour. Nous avons des leçons à tirer : au Québec tout le monde est là à -5 », 5 minutes avant le début de la réunion pour débuter à l’heure.

Enfin, elle voit aussi des activités publiques payantes. Elle est étonnée que ces animations (des 5 à 7 organisés par le service public) soient payantes. « C’est possible ; les entreprises payent des prestations sans difficulté ».

Les enjeux personnels

En Martinique, Carline CHEVALLIER vit en appartement. Le fait de partir six mois en laissant l’appartement vide ne l’enchante guère. Elle demande alors à une nièce de venir y habiter ce qu’elle fait. Ainsi Carline est rassurée et l’appartement ne s’abime pas. Avant de partir « je souhaitais avoir quelqu’un sur qui compter, qui s’occupe du courrier, qui puisse m’appeler en cas de problème ».

Sur place, outre le logement trouvé facilement, Carline ne prend pas de voiture.

Sur le plan de la santé, elle a un contrat d’assurance qui lui est pris par les Ressources Humaines de sa collectivités. Mais avant de partir, « j’ai fait un check-up – visite chez le dentiste et examen médical » pour éviter tout souci sur place.

Elle avait quelques inquiétudes concernant la nourriture. Elle est finalement surprise de trouver les fruits et légumes frais tout l’hiver (« ce n’est pas un désert alimentaire »). Et même si Montmagny est une petite ville de 10 000 habitants, elle y trouve même un magasin de produits tropicaux. Mais elle ne le fréquente pas : « J’étais venue à la rencontre du Québec – j’avais envie de découvrir les spécialités locales ».

En termes de rencontres sociales « l’expérience a été aussi belle personnellement que professionnellement ». Sa logeuse est devenue une amie. Elle s’est aussi liée d’amitié avec une Martiniquaise embauchée par la MRC grâce au programme de coopération et à l’accueil de la DG de la MRC à l’été 2024: « nous avons fait du camping dans les parcs, chose que je ne fais jamais en Martinique ».

Carline CHEVALLIER n’était pas véhiculée. Elle pensait que les transports publics étaient bien développés sur place. Mais ce n’est pas le cas « j’ai découvert la vie en milieu rural ». Elle redécouvre les embouteillages de retour en Martinique (« et je prends conscience de notre densité de population »). Mais cela ne la dérange pas au Québec car étant à 800m de la MRC et elle peut aller au bureau à pied.

Et le retour ?

Aujourd’hui, la Direction de la Coopération internationale a été supprimée à la CA Espace Sud. Seule Carline CHEVALLIER poursuit les actions « mais je vais continuer à promouvoir la mobilité apprenante en interne pour mes collègues et élus ». Si les départs pour 6 mois sont trop longs, elle va essayer de proposer des échanges Erasmus pour montrer que la confrontation à d’autres manière de faire apporte quelque chose, « toujours ! »

Son conseil

Son premier conseil : « ne pas se sous-estimer ni se surestimer » et accueillir avec bienveillance toutes les expériences professionnelles et personnelles. Et savoir s’adapter : Carline pratique le tennis comme activité physique. « Mais en hiver au Québec impossible donc j’ai marché ».

A 59 ans, Carline CHEVALLIER encourage tout le monde à partir : « Nous, les seniors, sommes libres de contraintes et on peut continuer à apprendre ». L’appui à la mobilité internationale, elle fait cela depuis 20 ans : « le principal frein, c’est dans la tête ».

« Depuis qu’on est rentrée, nous avons développé un vrai lien avec Lina, et puis surtout on n’arrête pas de sourire ! ».

 

Entretien réalisé par Yannick Lechevallier

https://www.linkedin.com/in/yannick-lechevallier-23059819/

Novembre 2025


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